Instantanés. 

Boca, III.

imageMai s’approche déjà : à peine 120 jours. Autant dire demain. La chaleur de l’été s’est installée à Buenos Aires mais je dois avouer que je m’attendais à pire. Enfin, j’dis ça et je me rappelle le jour de Noël. Je donnais un cours sur Defensa (esquina Brazil), à l’entrée de San Telmo, derrière le parque Lezama. Mon 29 m’a curieusement laissé sur Caseros ; il me restait à marcher quelques mètres, tout juste una cuadra et demie. Je dis marcher et déjà il me faut corriger : je me suis lamentablement trainé. Terrassé par un poids qu’on m’avait mis sur les épaules sans m’avoir rien demandé. Soulever la poitrine, inhaler, exhaler, faire un pas puis un autre, tout était source d’efforts qu’il fallait d’abord penser, concevoir puis exécuter. J’ai pris une photo de ma montre ; celle-ci n’indiquait pourtant qu’un misérable 32 degrés celsius. Je ne pouvais la croire ! Heureusement, Buenos Aires reste traversée par le vent quasi quoiqu’il arrive et dans ma Boca plus que partout ailleurs. Ce soir-là, j’ai passé mon réveillon dans un appartement sur Belgrano. Le 152 que j’attrapais vide à son terminus - un des rares avantages de vivre au “bout du monde” - me déposait plein sur l’avenida Cabildo où il me restait peu à marcher. Il faut croire que toute La Boca se rendait célébrer la Noël dans les quartiers huppés de la capitale : le colectivo s’est rapidement rempli et n’a lentement commencé la purge que Palermo passé. Je me souviens la chaleur à crever malgré les fenêtres grandes ouvertes, les gens debout agglutinés trimballant panes dulces et cadeaux, les néons lumière “bleue qui pète” récemment installés dans l’habitacle et qui faisaient sans nulle doute la fierté du colectivero. Je n’ai cependant pas vécu le choc culturel imaginé une fois arrivé sur place. Il faut croire qu’un réveillon en famille ne change guère, qu’on soit en France ou en Argentine. Même dinde, même champagne, mêmes rituels, jusqu’au fameux moment du déballage des cadeaux ; cadeaux préalablement déposés avec le nom de chacun sur l’emballage. Ainsi soit-il. 

Note : la photo qui illustre l’article n’a pas été prise le soir de Noël mais le 31 décembre. À peine retouchée (et si !), elle témoigne d’une Boca en feu comme peinte à de nombreuses reprises par Quinquela Martin. Ce n’est pas la première fois que j’assiste à de tels couchés de soleil, proprement stupéfiants, qui ne semblent avoir lieu - avec cette intensité - que dans cette partie ci de Buenos Aires. Une raison supplémentaire, s’il m’en fallait encore une, pour davantage m’éprendre de ce quartier décidément unique qu’est La Boca, loin de se résumer à sa très belle fondation Proa, à sa fameuse Bombonera ou à sa calle Caminito. 

Nous sommes à La Oreja Negra, un bar roots et branché sur Uriarte (esquina Cordoba) qui doit se situer - si je ne me trompe pas - en plein Palermo. Je dois faire des photos du concert de la géniale NANAeNADA. J’ai mon idée : du noir et blanc, du grains, des lumières cramées. A peu de chose près, ce que je n’avais pas pu faire pour ma dernière séance photo ou le client m’avait commandé (sur le tard) des tirages couleurs (trop) classiques. J’en avais été si frustré, moi qui m’était pensé libre, que j’en avais convenu avec moi-même de me lâcher ce soir ou j’avais carte blanche. J’entre, m’installe ; je fais mes repérages et tire la tronche instantanément. Je n’y vois rien. Absolument rien. La scène est peu voire mal éclairée, la salle est imprenable. Difficile de mettre au point dans ces conditions, surtout qu’il va falloir que je pousse mon M9 au bout - mais pas trop. Je me cale sur 1600 iso, mon 50 grand ouvert à 1.4 ; ma zone de netteté est donc assez réduite et ma vitesse d’obturateur restera toute la soirée à la limite du flou de bougé (de 1/8 à 1/15). Le résultat est loin de ce que j’avais imaginé (pop, flou, tropical nuit). Je dois dire que j’aime. Deux choses. Si l’on écoute les amateurs éclairés de photographie, mon Leica (limité en haut iso et sans mise au point automatique) est dans ces conditions totalement inutilisable. Faux. Enfin et surtout, car j’en suis convaincu depuis mon adoption de l’iPhone comme seconde caméra, un appareil qui permet toutes les acrobaties est un tue l’amour. Les limitations constituent un outil propre au dépassement. A l’exploration. Je reconnais cependant que c’est aussi une philosophie qui m’est propre et qui m’a toujours fait préférer les focales fixes aux zooms. Je dois aussi admettre que j’ai avec le M une relation fusionnelle qui touche à l’instinctif et c’est aussi ça, la recette magique propre aux boitiers Leica. 

Instantanés. 

Instantanés. 

Instantanés.

Instantanés. 

Instantanés. 

Instantanés.

Instantanés.